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Corps et âme

De Loïc Wacquant
 
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  • Les chemins de l’autonomie
  • Relations filles garçons
  • Le sport à Meyrin, un moyen d’intégration sociale pour les jeunes ?
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    Par Antonin Heubi

    Fiche de lecture « Corps et âme »

    Résumé

    En août 1988, à la suite d’un concours de circonstances, un étudiant en sociologie à l’université s’inscrit dans un club de boxe du ghetto noir de Chicago. Totalement novice dans le domaine pugilistique, il va s’entraîner durant trois ans aux côtés de boxeurs du cru, amateurs et professionnels, à raison de trois à six séances par semaine. Assidu aux entraînements, il va finir par se prendre au jeu et « mettre les gants » de façon régulière. Il finira même par disputer un combat officiel lors d’un tournoi annuel, le Chicago Golden Gloves.

    Durant ces trois ans, Loïc Waquant va consigner des notes au jour le jour dans un carnet de terrain. Il va aussi enregistrer, observer, photographier les membres de son club lors des entraînement et tournois. Appliquant une démarche ethnographique et accumulant des informations de façon empirique, il va mener une recherche en s’immergent corps et âme dans l’univers rude et difficile qu’est l’univers pugilistique ainsi que dans la dure réalité des ghettos noirs américains.

    Au-delà d’une simple recherche, ce livre retrace une fabuleuse aventure humaine et décrit avec fidélité la vie de personnes qui se battent sans relâche pour exister, mais qui ont été oubliées et mises de côtés par le système.

    L’observation participante

    La méthode de recherche utilisée par Loïc Wacquant est l’observation participante. C’est une démarche ethnographique qui consiste en une immersion quasi-totale dans le domaine traité. Il s’agit d’observer depuis l’intérieur, de participer à l’action, de se fondre dans le décor. C’est une démarche qui demande un investissement total de la part du chercheur. De ce fait, il est essentiel d’avoir du temps pour effectuer ce genre d’observation. Il faut devenir un membre à part entière du groupe observé, vivre ce qu’il vit au jour le jour et surtout gagner sa confiance. L’avantage de cette démarche est d’être au plus près du réel et d’observer des comportements qui ne sont pas faussés par une position « classique » d’observé et d’observateur.

    Dans un deuxième temps, il s’agit de recueillir un maximum d’information et de matériel. Cette démarche empirique est rigoureuse et demande une grande discipline dans le recueil et dans l’organisation des données. En ce sens, il est très important de noter dans un carnet de bord ces observations, croquis ou autres. Ce moment consacré à la retranscription est très important et il doit se faire en dehors de l’action, le but principal étant de ne pas fausser sa place de participant qui est à la base de cette démarche.

    Thématiques et concepts

    Un lieu social protégé

    Une des thématiques les plus récurrentes dans le livre est la notion du dedans / dehors. Autrement dit, Loïc Wacquant démontre et insiste sur l’importance d’un lieu fermé (comme la salle de boxe) dans un univers aussi violent et dangereux que sont les ghettos de Chicago. La salle isole de la rue et joue le rôle de bouclier contre l’insécurité. Elle offre un espace protégé, clos, réservé, où l’on peut, se soustraire à la dure réalité du dehors. Par contraste avec cet environnement hostile et incertain, le club constitue un îlot de stabilité et d’ordre où des rapports sociaux interdits au dehors redeviennent possibles. La salle offre un lieu de sociabilité protégé, où chacun trouve un répit aux pressions de la rue et du ghetto, un monde dans lequel les événements extérieurs pénètrent difficilement et sur lequel ils ont peu d’emprise. Cela en raison du code tacite selon lequel les membres du club doivent laisser à sa porte tous les statuts, problèmes et obligations qu’ils ont au-dehors dans les registres du travail, de la famille et du cœur. De plus, un règlement interne connu de tous est en vigueur. Eddie, l’entraîneur en second du club, livre cette énumération compacte des interdits de la salle : « Jurer. Fumer. Parler fort. Manquer de respect aux coachs, manquer de respect les uns envers les autres. Pas d’animosité, pas de fanfaronnades. » À laquelle on pourrait ajouter foule de règles mineures et souvent implicites, qui convergent pour pacifier le comportement des membres du club. Ceux qui ne parviennent pas à les assimiler sont prestement congédiés ou fortement invités à fréquenter une autre salle. Ainsi, la salle de boxe se définit-elle dans une relation d’opposition au ghetto qui l’entoure et l’enserre. En recrutant parmi les jeunes et en s’appuyant sur sa culture, le salle s’oppose à la rue comme l’ordre et le désordre, comme la violence contrôlée et constructive de la boxe à la violence sans rimes ni raison des affrontements des gangs et des trafiquants de drogue qui infestent le quartier.

    Sport individuel /apprentissage collectif

    Paradoxalement, la boxe est un sport ultra individuel alors que l’apprentissage est foncièrement collectif. Le noble art a une pratique essentiellement collective et peu codifiée. Il est donc logique que l’apprentissage se face de façon implicite, pratique et collective. Le savoir collectivement détenu et exhibé par les membres du club est transmis de manière gestuelle, visuelle et mimétique. Cependant, à la différence d’autres sports de combat plus codifiés tels le judo et l’aïkido, ou le maître démontre à loisir les prises avec un souci du détail et de l’analyse qui peut aller jusqu’à l’étude théorique et où la progression se marque par des signes et des titres officiels (comme les ceintures ou les dans), l’initiation à la boxe est une initiation sans normes explicites, sans étapes clairement définies, qui s’effectue collectivement, par imitation et par encouragement où le rôle de l’entraîneur est de coordonner et de stimuler l’activité routinière.

    Une scène décrit par Loïc Wacquant démontre très bien la place de l’entraîneur durant l’entraînement : « Quand il corrige un boxeur, DeeDee le fait de la façon la plus publique qui soit : le plus souvent, sa réprimande est criée d’une voix forte depuis l’arrière salle et entendue par tous. Etant donné l’acoustique déplorable du local, on ne peut jamais savoir avec une totale certitude à qui elle s’adresse. Dans le doute, tout le monde tend à en tenir compte et à redoubler d’attention et d’application. »

    En conclusion, l’auteur nous livre que l’enseignement de la boxe au Woodlawn Boys Club est un enseignement collectif sous trois rapports : il s’effectue de manière coordonnée, au sein du groupe que crée la synchronisation des exercices ; il fait de chaque participant le modèle visuel potentiel, positif ou négatif, de tous les autres ; enfin, les pugilistes les plus aguerris sont autant de seconds qui relaient, renforcent et au besoin suppléent à l’(in)action apparente de l’entraîneur, de sorte que chaque boxeur collabore, qu’il le sache ou non, à la formation de tous les autres.

    Le corps et l’esprit

    Apprendre à boxer, c’est modifier son schéma corporel, son rapport au corps et l’usage que l’on en a habituellement de façon à intérioriser une série de dispositions inséparablement mentales et physiques qui, à la longue, font de l’organisme une machine intelligente, créatrice et capable de s’autoréguler. L’imbrication mutuelle des dispositions corporelles et des dispositions mentales atteint un tel degré que même la volonté, la morale, la détermination, la concentration et le contrôle des émotions se muent en autant de réflexes chevillés au corps. Chez le boxeur accompli, le mental devient une partie du physique et vice versa. C’est cette imbrication étroite qui permet aux boxeurs expérimentés de continuer à se défendre et éventuellement de se ressaisir après avoir frôlé le KO : dans ces moments de quasi-inconscience leurs corps continue à boxer seul jusqu’à ce qu’ils reprennent leurs esprits, parfois plusieurs minutes plus tard.

    « J’ai accroché mon partenaire, il a relevé sa tête et il m’a filé un coup au-dessus de l’œil gauche qui m’a méchamment coupé et sonné. Alors il s’est reculé et il m’a envoyé une droite à la mâchoire avec toute la force dont il était capable. Elle m’a atterri dessus et m’a séché raide sur place. Sans tomber ni même tituber, j’ai complètement perdu conscience mais j’ai continué à boxer instinctivement jusqu’à le mettre KO. Un autre partenaire de sparring est entré sur le ring. Nous avons boxé trois rounds. Je n’en ai pas le moindre souvenir ». Gene Tunnay, ancien champion poids lourds, cité parJeffrey T. Sammsons, Beyond the Ring, op. cit. ,p. 246. L’excellence pugilistique peut donc se définir par le fait que le corps du boxeur pense et calcule pour lui, immédiatement, sans passer par l’intermédiaire - et le retard coûteux qu’il entraînerait - de la pensée abstraite, de la représentation préalable et du calcul stratégique. Comme l’exprime avec concision l’ancien champion Sugar Ray Robinson : « Tu penses pas. C’est tout l’instinct. Si tu t’arrêtes pour réfléchir, t’es foutu. » C’est le corps qui es le stratège spontané ; il sait, comprend, juge et réagit tout ensemble. Finalement, nous pourrions dire qu’une fois sur le ring, c’est le corps qui comprend et apprend, qui trie et emmagasine l’information, trouve la bonne réponse dans le répertoire d’actions et de réactions possibles, qui devient comme le véritable « sujet » de la pratique du noble art.

    Mise en relation avec Oasis

    La méthode

    En lisant « corps et âme », j’ai été frappé par les nombreux concepts que je pouvais mettre en parallèle avec notre enquête de terrain à Meyrin.

    Le parallèle le plus important concerne la méthode de recherche ethnographique que nous avons utilisé. Bien qu’elle soit beaucoup plus modeste dans son application, la démarche reste la même. Nous avons utilisé des carnets de bord, des photos, des croquis, et avons observé durant deux mois l’atelier hip-hop à la maison Vaudagne. Notre immersion était beaucoup moins importante en terme d’investissement de temps et de disponibilité mais les fondements étaient identiques. Nous avons collecté les informations de façon empirique, interviewé énormément de jeunes et avons eu un grand nombre d’entretiens informels. La grande différence réside surtout dans le fait que nous ne sommes pas devenus des acteurs comme l’a été Loïc Wacquant qui s’est consacré corps et âme à son sujet. En fait, nous avons été plus observateurs que participants. L’autre différence importante est le temps de notre immersion, qui a été beaucoup plus restreint (trois mois) alors que Loïc Wacquant s’est immergé durant trois ans dans sa recherche.

    Entraînement collectif, relation et hiérarchie

    Un autre parallèle que nous pouvons faire est la notion de l’apprentissage collectif. Effectivement, comme dans l’entraînement de boxe, l’atelier hip-hop est basé sur un apprentissage collectif. Les rappeurs les plus expérimentés guident et conseillent les novices. Les jeunes débutants progressent en imitant, en observant et en reproduisant certains phrasés. Ils imitent la façon d’utiliser les rimes et les métaphores dans l’élaboration de texte. Il est d’ailleurs fréquent, comme dans la boxe, que l’entraîneur reprenne certains jeunes pour les remettre dans la voie lorsqu’ils font des erreurs.

    La notion d’une hiérarchie implicite est aussi présente au sein de l’atelier. Ainsi le moniteur chargé de l’animation a sa place bien spécifique (derrière la sono), comme peut l’avoir l’entraîneur de boxe dans sa salle, alors que les participants se place devant la sono et ne passent que très rarement derrière. L’ordre de passage derrière le micro est aussi souvent influencé par la notion d’ancienneté. Bien que chacun ait le droit de chanter, il n’est pas rare de voir un jeune (qui attend son tour depuis longtemps) céder sa place à un « ancien » qui vient d’arriver. Finalement, de nombreuses notions et valeurs sont véhiculées d’une façon identique au sein de l’atelier ou de l’entraînement de boxe.

    Dehors/ dedans

    Le dernier point qui me semble intéressant de relever est le rôle d’un lieu comme une salle de boxe ou « L’ Entre 2 », qui ont des fonctions de protection contre la dure réalité de la rue. Ils sont des endroits fermés qui protègent et permettent de s’exprimer à travers un sport ou un art. De plus, ils sont des vecteurs en terme de valeurs et de vivre ensemble. Par leurs règlements tacites ou formels, ils régulent les échanges et créent des lieux propices à la socialisation. Ils sont, tous deux, des endroits qui permettent (à ceux qui le désir) de développer leur personnalité à l’abris de la dure réalité de la rue, de la cité ou du Ghetto. Ils sont symboliquement des lieux qui font la passerelle entre la rue et la société.